Cette fête n'a jamais été triste dans mon esprit. Enfant, elle était même le prétexte d'une réunion de famille, et chaque année j'attendais cette journée avec impatience. C'est étonnant ce mélange de joie et de tristesse qu'on en faisait dans ma famille. Tristesse tout de même en pensant aux disparus, mais plaisir de se retrouver en famille, souvent un des seuls moments de l'année où on retrouvait les cousins cousines sur les tombes de l'un ou l'autre des arrière- grands-parents. Faire la tournée des cimetières dans le Gers a un petit côté champêtre que je n'ai pas retrouvé ailleurs. Des villages minuscules, perchés souvent au sommet de collines aux courbes toutes féminines, au cimetière ombragé par des cyprès que le vent d'autan a fait pousser de guingois. Nulle tristesse ou grisaille dans ces endroit, où l'on entend pourtant le vent siffler entre les tombes, et où le ciel est plus souvent bleu que gris. Petite, je trouvais injuste le fait que certaines tombes soient très bien fleuries, et d'autres délaissées. Je m'arrangeais donc pour rétablir la justice, un pot de chrysanthème pris là, et déposé un peu plus loin sur une sépulture dont ne subsistait plus qu'une vieille croix bancale en fer, j'étais tranquille, les membres de la famille étant occupés à dresser des louanges à leurs chers disparus, que la mort rend plus sympathique et parés de toutes les vertus, bien plus que de leur vivant. J'ai le souvenir de galopades dans les allées, parfois un pied posé sur une tombe pour s'équilibrer, mais aussi, un peu, pour braver les interdits. Les regards jetés aussi dans les petites chapelles, les deux mains cramponnées à la grille, moitié frousse, moitié bravade. On cherchait les petites tombes, celles dont la taille indiquait probablement qu'elles étaient le dernier refuge d'un enfant ou d'un bébé. Ou bien, on se moquait un peu des vieilles photos sur des médaillons bombés qui figurent parfois sur les pierres tombales. On parlait et riait un peu trop fort, au milieu des conversations chuchotées, et on s'attirait les regards courroucés des autres visiteurs.
La ferme de mon grand-oncle était située sur la colline juste en face du petit cimetière d'Auradé, la famille s'y donnait rendez-vous le matin et à pied, à travers champs, on se rendait au cimetière. On passait près d'une butte dont on nous racontait à chaque fois l'anecdote, elle aurait été creusée par des soldats avec leur propre casque, guerre de 70 ou 14-18, je n'ai jamais vraiment su ni cru, mais quand même j'ai raconté cette histoire à mes propres enfants, qui à leur tour ne l''ont pas vraiment cru. Au retour, le repas nous attendait, nous sommes dans le Gers, le bien manger, plus que la gastronomie, puisqu'il s'agissait souvent de plats familiaux, simples mais tellement délicieux, est un art de vivre. Confits, volailles, foie gras, ce jour là, on mangeait pour nous mais aussi un peu à la santé des disparus, qui ce jour là, permettaient ces retrouvailles et nous semblaient presque présents, d'ailleurs ils l'étaient dans les conversations. Souvent, à mi repas, des hôtes s'annonçaient, qui revenait eux aussi du petit cimetière et qui du coup, se joignaient aux convives pour pour prendre le repas en cours, on rajoutait des chaises et la maîtresse de maison avait de toutes façons prévu de quoi nourrir un régiment. Nous, mes parents, mon frère et moi, avions l'obligation de nous resservir, nous venions de la ville, et c'est bien connu, les citadins se nourrissent mal. Il m'était un peu difficile de tenir à table aussi longtemps, aussi, entre les plats, avec les plus jeunes, nous allions explorer la ferme. Le plaisir de découvrir entre deux balles de paille un oeuf, ou bien la tristesse de voir les lapins enfermés dans leur clapier. Je trouvais ça si triste, qu'un jour, j'ai laissé leur porte ouverte, en convainquant mes petits complices de la nécessité de les libérer et surtout en les menaçant de choses terrifiantes s'ils me dénonçaient, exposant sans aucun doute ces pauvres lapins à une mort sous les crocs d'un renard sans doute pire que celle à laquelle ils étaient destinés. Tonton René, où que tu sois, j'avoue tout, c'était moi la responsable de leur fuite, personne ne m'a jamais dénoncée, enfin, je ne crois pas. Il y avait toujours un des petits qui tombait dans la mare aux canards, heureusement plus flaque que mare, je crois bien que j'y ai eu droit aussi, sûrement même, un peu poussée sans doute, tant mes airs supérieurs de fille de la ville devaient être agaçants pour mes cousins campagnards. Si on ne sortait pas trop tard de table, on reprenait la route pour un autre cimetière, des parents lointains qu'on n'avais jamais connu mais qu'on ne manquait pas d'honorer, on y rencontrerait d'autres cousins, qui bien sûr, insisterait pour qu'on passe à la maison, pour le goûter...
De ces journées, on rentrait plus que repus, le coffre plein de victuailles, c'est bien connu, à la ville, on se nourrit mal. J'ai gardé de ces journées de fête un goût étrange pour les cimetières, je vais souvent m'y promener lorsqu'on découvre un endroit, et même en douce, je rétablis toujours la justice entre tombes trop décorées et celles qui ne le sont pas assez...
Ici, c'est un joli cimetière qui entoure l'église. De ses allées, on domine le village et la Seine. Les membres de la famille Hugo y reposent sous de jolis rosiers, sa femme Adèle et Adèle sa fille, Léopoldine dont la mort a marqué le village et son mari Charles Vacquerie, j'aime bien m'y promener, et j'irais sans doute cet après-midi, y penser à d'autres cimetières, et à d'autres disparus, les miens.


